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Smart building et pilotage : quelles métaphores pour quels usagers ?

Par Gabriel Dorthe.

Cette contribution est basée sur une recherche menée dans le cadre du postdoctorat de Gabriel Dorthe à l’Université Catholique de Lille, Laboratoire ETHICS EA 7446, chaire Éthique, Technologie et Transhumanismes (financée par la Région Hauts-de-France). Elle puise ses matériaux dans une série d’entretiens exploratoires menés avec plusieurs acteurs centraux du programme Live TREE.

 

Les transitions contemporaines s’articulent autour de connaissances scientifiques, de pratiques socio-techniques, et de mises en récit qui leur donnent du sens afin de faciliter l’adhésion des acteurs. Dans un langage qui parfois se cherche, les métaphores jouent un rôle qu’on aurait tort de sous-estimer : elles structurent la narration et attirent l’attention sur certaines choses tout en l’inhibant inévitablement sur d’autres. Dans mes entretiens avec des acteurs-clés de l’expérimentation autour du smart building Rizomm, il est souvent question de respiration du bâtiment ou d’écosystème. Mais c’est bien la métaphore du pilotage qui revient le plus régulièrement.

 

Avion de ligne, frêle esquif ou navire ?

Si elle s’applique d’abord à des questions de performance énergétique, cette idée de pilotage tend à s’étendre à l’ensemble de la gestion du bâtiment et de ses usages. Elle mobilise alors non seulement la production et la consommation d’énergie, les réseaux de capteurs et leur production de données, la gestion technique du bâtiment (GTB), mais aussi les pratiques singulières des usagères et usagers. Au-delà, la métaphore du pilotage dit quelque chose sur le rôle qui est attendu de ces dernier-ère-s. Étudiantes, chercheurs, employées ou visiteurs sont appelé-e-s à contribuer à l’invention des pratiques adéquates à la vie dans un bâtiment explorateur de la transition énergétique. Mais comment ?

Si l’on pense à un avion de ligne, le pilotage du bâtiment implique l’idée qu’il y a des pilotes, une destination définie à l’avance, et des passagers. Qui sont-ils ? Sont-ils définis par défaut, comme les non-pilotes ? Leur identité est-elle alors réduite à ce rôle passif ? N’oublions pas qu’il y a un corps intermédiaire, le personnel de cabine, qui peut, à l’occasion, accéder au cockpit. Une métaphore tire sa puissance de suggestion du flou qui l’entoure. Elle peut vite bifurquer sur des sens très différents. Certaines remarqueront qu’un navire peut embarquer des passagers clandestins, être détourné ou piraté. Tandis que, pour les amateurs de voile, il n’y a pas de passagers mais des équipiers sans lesquels rien n’est possible. La destination est un cap qu’on tiendra tant bien que mal, au gré des éléments, des spécificités du bateau et de l’expérience de l’équipage.

 

Des expertises multiples

Ces sens multiples renvoient à des conceptions très différentes de la distribution de l’expertise. S’il y a des pilotes et des passagers bien définis, la métaphore du pilotage risque de naturaliser une inégalité : les pilotes sont celles et ceux qui savent ce qu’il faut faire, parce qu’ils et elles disposent des informations (les données remontées par les capteurs) et ont la prérogative de définir la destination par des feuilles de route ou autres planifications. Dès lors, on attendra des passagers qu’ils en sachent juste assez pour suivre le mouvement et se comporter de manière adéquate. On leur fera parvenir des marches à suivre.

Mais, si les usagères sont vues comme des équipières, elles doivent pouvoir s’approprier les enjeux, voire même contribuer à les définir. Leur rôle est alors très différent. Les capteurs, déployés dans le smart building et qui permettent son “pilotage”, redistribuent ce qui est de l’ordre du visible et de l’invisible, et transforment le statut des perceptions sensorielles. Ils font exister ce qu’ils mesurent en le rendant mesurable par les données (y a-t-il qualité de l’air si on ne peut pas la mesurer ?). En même temps, ils disqualifient d’autres rapports à la mesure, tels que les ressentis individuels de température ou de luminosité par exemple. La métaphore du pilotage implique des choix dans la pertinence des données. L’interprétation des situations et la définition des problèmes pourraient facilement être accaparées par celles et ceux qui ont la vue d’ensemble sur le projet. Au risque d’oublier que la transition écologique se joue aussi dans les expériences, imaginaires et vécus individuels.

Si elle laisse ouverte la possibilité d’investissements très variés de la part des humains, la métaphore du pilotage risque de masquer le caractère fondamentalement messy du smart building, la foule de détails qu’il faut régler à chaque étape du processus. Pas de pilote automatique : l’exploitation du smart building exige une dose considérable de bricolage, d’expérimentation, de standardisation, de construction ou d’adaptation de protocoles. Une inventivité qu’on aurait tort de ne pas valoriser.

On le voit, la terminologie n’est pas stabilisée, ce qui est bien normal dans des démarches d’exploration et de transition. Mais elle n’en est pas moins chargée de significations. Le rôle des unes et des autres se structure dans et avec les récits, mais un même récit peut prescrire des rôles très variés.