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Comment favoriser l’adoption d’un comportement écologique ?

Cette chronique s’inspire de l’article de recherche «Behavioral attitudes towards energy saving: Empirical evidence from France» de Fateh Belaïd (Catholic University of Lille, Faculty of Management, Economics & Sciences, UMR 9221-LEM-Lille Economie Management, F-59000, Lille, France) & Haitham Joumni (University Paris-Est, Scientific and Technical Center for Building, 14 Boulevard Newton, Champs-sur-Marne, 77447, Marne la Vallée cedex 2, France) dans la revue Energy Policy 140 (2020) 111406 : https://www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/S0301421520301609?via%3Dihub

La limitation du réchauffement climatique est devenue un enjeu mondial. La France s’est notamment fixée pour objectif dans le cadre du Grenelle de l’environnement de réduire de 38% les consommations d’énergie du parc de bâtiments existant entre 2006 et 2020. Elle s’est également engagée avec d’autres pays à diviser par quatre (facteur 4) ses émissions de gaz à effets de serre d’ici 2050.

La consommation d’énergie en France a connu une croissance de 20% depuis les trente dernières années. Elle s’est accrue de 21% dans le secteur résidentiel/tertiaire, qui représente 70% des consommations énergétiques du secteur. Le secteur du bâtiment représente 44% de l’énergie consommée en France, loin devant les transports (31%). Le secteur résidentiel représente également 20% des émissions de gaz à effet de serre.

Les technologies d’efficacité énergétique et le développement des énergies renouvelables permettent de réduire les consommations et les émissions de gaz à effet de serre mais ne seront pas suffisants. Ainsi, changer le comportement des personnes pourrait jouer un rôle important pour atteindre ces objectifs. Le Grenelle de l’environnement prend d’ailleurs en compte cet aspect dans le Pacte de solidarité énergétique, qui comporte un programme « Transformation des modes de vie, des comportements et des consommations », en parallèle de ses mesures phares pour la rénovation thermique des bâtiments.

L’étude détaillée ci-dessous s’intéresse en particulier aux comportements et aux usages écologiques avec pour objectif d’apporter un éclairage sur les facteurs influençant le niveau d’écologie de ces ménages dans leur vie quotidienne.

L’approche empirique proposée s’appuie sur les données de l’enquête 2000 ménages réalisée dans le cadre du projet ENRGIHAB[1]. La première étape consiste à estimer un score à partir d’un ensemble de questions caractérisant le niveau d’implication écologique des ménages (la gestion du chauffage, de la lumière, l’utilisation des appareils électroménagers, la pratique du tri des ordures ménagères, etc.).  La seconde étape traite de ces facteurs explicatifs du score écologique à l’aide d’un modèle de régression linéaire hiérarchique afin de déterminer les facteurs pouvant expliquer que le comportement soit plus ou moins écologique.

Estimer un score de comportement écologique

La première étape de l’approche méthodologique se fonde sur un modèle de trait latent (Item Response Model) qui permet de construire une variable unique sur le niveau d’implication écologique dans les comportements. Le questionnaire nous donne des informations variées caractérisant un comportement écologique : la gestion du chauffage, de la lumière, l’utilisation des appareils électroménagers, la pratique du tri des ordures ménagères, etc. L’objectif est alors d’agréger cette information de la façon la plus correcte possible. Au lieu de comptabiliser le nombre de « bonnes pratiques » adoptées par chaque individu, le modèle de trait latent permet d’estimer un score de comportement écologique, qui prend en compte la difficulté des différentes pratiques.

A la différence de comptabiliser le nombre de pratiques écologiques adoptées par chacun, cette méthode agrège donc l’information en distinguant les pratiques écologiques selon leur difficulté. Cela permet d’introduire aussi bien le simple fait d’éteindre la lumière en sortant du logement, que celui plus contraignant de réaliser des travaux d’isolation thermique.

Après avoir construit ce score de comportement écologique, on estime un modèle de régression linéaire hiérarchique afin de déterminer les facteurs pouvant expliquer que le comportement soit plus ou moins écologique. Le modèle de régression linéaire hiérarchique permet d’ajouter progressivement des groupes de variables explicatives dans le modèle. Ainsi on introduit dans une première étape les variables sociodémographiques, puis celles sur les moyens disponibles et obstacles, puis les variables socio psychologiques, et enfin les caractéristiques du bâti. Le cadre conceptuel du comportement écologique analysé est présenté dans la figure ci-dessous.

Cadre conceptuel du comportement écologique.

Des pratiques écologiques plus faciles que d’autres à adopter …

Grâce au modèle de trait latent, il est possible d’obtenir un classement des pratiques ou mesures écologiques par ordre de difficulté. Les mesures les plus faciles à adopter sont d’éteindre la lumière en sortant du logement (loin devant), puis éteindre la lumière en sortant d’une pièce, faire le tri des ordures ménagères ou prendre moins d’une douche ou bain par jour et par personne. On trouve dans un second niveau le fait d’éteindre les appareils électriques après usages (télévision et ordinateur) et de chauffer son logement à une température raisonnable (salon et chambre). Dans le niveau inférieur du classement, on trouve un ensemble de pratiques de régulation du chauffage (couper le chauffage quand on aère, quand on quitte son logement, etc) et de régulation des gros équipements électroménagers (utilisation pendant les heures creuses). Les comportements qui semblent être les plus difficiles à adopter sont des « mesures » : acheter les appareils électroménagers en fonction de l’étiquette énergétique, et loin derrière avoir des énergies renouvelables et avoir fait des travaux écologiques. A la différence des « pratiques », elles requièrent un investissement financier et/ou un changement technique dans le logement. On remarque que certaines mesures écologiques ne sont pas nécessairement en queue du classement. Ainsi le tri des ordures est en tête, et l’utilisation de produits « verts » pour le ménage ou celle d’ampoules basse consommation se placent au milieu.

…et des facteurs favorisant l’adoption de ces pratiques

Genre, diplôme, classe d’âge, nationalité et situation familiale, caractéristiques significatives d’un comportement écologique.

Les données sociodémographiques permettent de mieux comprendre le profil des personnes qui adoptent les comportements les plus écologiques et de ceux ayant au contraire le moins bon score. Ainsi, le genre de la personne de référence, le diplôme, la classe d’âge, la nationalité/origine et la situation familiale sont statistiquement significatives quant au fait d’adopter un comportement plus ou moins écologique. En revanche, la taille du ménage et le revenu mensuel (disponible par tranches) ne sont pas significatifs (ces dernières ne sont donc pas affichées dans les résultats). Plus précisément, on observe que la situation familiale est la variable qui a l’effet le plus important sur le comportement écologique. Ainsi, les célibataires (célibataire avec ou sans enfant, veuf/veuve, divorcée ou séparée) ont tendance à avoir un comportement moins écologique que les personnes en couple. Concernant la nationalité et l’origine, les Français nés à l’étranger et les étrangers ont un comportement plutôt moins écologique que les Français nés en France. En revanche, les Français naturalisés n’enregistrent pas de différence significative par rapport aux Français nés en France quant à leur niveau de pratiques écologiques. Les personnes non diplômées ont tendance à avoir un comportement moins écologique que les diplômés, tous niveaux de diplôme confondus. Concernant l’âge de la personne de référence, il n’y a pas de tendance linéaire avec le comportement écologique. Les personnes de 37 à 50 ans adoptent un comportement plus écologique que les personnes de 51 à 68 ans, qui eux-mêmes adoptent un comportement plus écologique que les plus jeunes et les plus vieux (moins de 36 ans et plus de 69 ans). Enfin, les femmes ont plus tendance à adopter un comportement écologique que les hommes.

Moyens disponibles et obstacles

L’introduction des variables sur les moyens disponibles et obstacles permet d’approfondir l’analyse des facteurs du comportement écologique. Il s’agit en effet d’étudier dans quelle mesure des facteurs techniques favorables ou défavorables au fait d’adopter un comportement écologique ont un réel impact sur le comportement. Ici, les variables introduites sur les moyens disponibles et obstacles ont toutes un effet positif sur le niveau de comportement écologique, à l’exception du fait de connaître la différence entre les heures creuses et les heures pleines d’utilisation de l’énergie. L’effet le plus important est lié au fait d’avoir un moyen pour connaître la température de son logement, vient ensuite le fait de pouvoir modifier la température dans son logement (autre que par l’ouverture des fenêtres : réglage de la chaudière, robinet du radiateur, etc), puis la connaissance des étiquettes énergie pour l’électroménager, et enfin le fait d’être propriétaire.

L’engagement associatif, syndical ou politique, levier pour un comportement plus écologique

Les variables sociopsychologiques permettent de rajouter une dimension cognitive au modèle. L’objectif est de cerner certaines valeurs et opinions des répondants sur leur rapport à l’environnement et à la société, et de tester leur impact sur le niveau de comportement écologique. Ainsi, le fait de déclarer une tendance politique pour l’écologie n’a aucun effet sur le niveau réel de comportement écologique. En revanche, le fait d’être engagé dans une association, un syndicat, ou un parti politique, a un effet positif. C’est donc plus une implication dans la vie citoyenne (quelle qu’elle soit) qu’une sensibilité aux problèmes écologiques déclarée qui fait que l’on adopte un comportement plus écologique. Le fait de considérer que sa facture d’énergie impacte son comportement, qui reflète une préoccupation pour la quantité d’énergie consommée (par motivation économique ou écologique), a également un effet positif sur le comportement écologique. Enfin, ceux qui ont habité précédemment dans une zone rurale ont plus tendance à adopter des pratiques écologiques que les autres. On note que cette variable enregistre un impact plus important que celle regroupant le fait d’avoir habité et d’habiter actuellement dans une zone rurale. Ce groupe de variables sociopsychologiques impacte peu les effets mesurés précédemment. L’effet de la modalité « étrangers » par rapport aux Français nés en France et aux Français naturalisés n’est plus significatif. Ainsi, la variable sur la nationalité et l’origine ne distingue plus que les Français nés à l’étranger (qui représentent 6% de l’échantillon).

Concernant les variables sur les caractéristiques du logement, on trouve que la surface du logement, l’ancienneté du bâti et le type d’immeuble, n’ont pas d’effet significatif sur le fait d’adopter un comportement plus ou moins écologique. La zone urbaine du logement a un impact seulement à travers la modalité « zone de Paris », dans la mesure où les Parisiens ont moins tendance à adopter un comportement écologique que les autres franciliens.

Des pistes de réflexion pour l’action publique

Les variables sociodémographiques et les moyens disponibles sont les deux types de facteurs les plus déterminants. Parmi les variables sociodémographiques, être en couple, avoir un diplôme, être une femme ont un impact positif sur le comportement écologique. En revanche, la taille du ménage et le revenu n’ont pas d’effet. Parmi les moyens disponibles, connaître les étiquettes énergie de l’électroménager, avoir un moyen pour connaître la température dans son logement, avoir un moyen pour la modifier et être propriétaire impliquent effectivement un comportement plus écologique. L’introduction de variables sociopsychologiques augmente peu la capacité explicative du modèle mais on note tout de même qu’avoir habité dans une zone rurale ou être engagé dans un parti politique, une association ou un syndicat impactent positivement le comportement écologique, alors que déclarer avoir une tendance politique écologiste n’a aucun effet. Enfin, les variables caractéristiques du logement n’ont globalement pas d’effet significatif. On note seulement que les ménages à Paris ont moins tendance à adopter des pratiques écologiques que les ménages des autres territoires d’Ile-de-France.

Ces conclusions peuvent donner des pistes de réflexion pour l’action publique. Tout d’abord, elles permettent de mieux cibler les groupes de population à sensibiliser aux économies d’énergie et à la protection de l’environnement (les hommes, célibataires, etc). Ensuite, mieux diffuser l’information sur les étiquettes énergie, encourager les ménages à surveiller leur température de chauffage, favoriser les systèmes de chauffage où l’on peut modifier la température, pourra avoir un effet positif sur l’adoption de comportements plus écologiques. Enfin, certains territoires sont peut-être à privilégier en termes de campagne d’information.

 

[1] Enquête publique réalisée en janvier 2010 par le CNRS, le CSTB et EDF, dans le cadre du projet ENERGIHAB. Conduite à l’échelle de l’Ile-de-France, cette enquête de 400 questions vise à mieux comprendre les enjeux énergétiques dans l’habitat. L’échantillon est représentatif de la population d’Ile de France (presque 20% de la population française) en termes de département, taille de la commune, type de logement et statut d’occupation.

Crédit photo : FREEPIK